jeudi 19 juin 2014

Offrir La Vie

Avec le nouveau jour qui se lève, l’enfant.

“(…) on ne nait pas vivant, on le devient. Sinon, quoi, on est cliniquement vivant et puis on pourrit“ De ça je me console. Lola Lafon. p.153.





Il n’y a rien dans la vie, absolument rien, qui ne soit comparable à la puissance d’offrir la vie. Il n’y a rien qui vaille autant la peine de la vulnérabilité. Rien qui ne permette de se rencontrer si près.
Il est le terme moins sept jours.
Quelques contractions non douloureuses, mais à intervalles régulières, m’interpellent et éveillent en moi une curiosité inquiète. Inquiète parce qu’il est 22h, je suis fatiguée, j’aimerais dormir. D’ailleurs, j’ai mis une chemise de nuit et je traîne mon corps habité sur mon lit défait.
Mais. Ça ne s’arrête jamais.
Dans la salle de bain, je me rhabille. J’ai la mâchoire serrée, je tremble, j’ai froid. J’ai peur en vrai. Ça fait des jours et des jours que j’appelle cet enfant à naître mais ce soir, dans l’obscurité d’une nuit qui ne restera pas silencieuse, je ne veux plus. Je visualise mon bassin et me dis qu’il est impossible que ce soir, un enfant en prenne le chemin. Je n’en ai pas la force. Et puis peut-être que je ne saurais pas l’accueillir cet enfant, avec toute cette grossesse étrange.
Et pourtant, je sais la force du corps. Je sais la force de l’enfant. Je sais la force de la nature sur mon corps faible. Alors j’ai peur mais je ferme les yeux, je souffle lentement, je touche mon ventre.
Alors ça va mieux.
Nous arrivons à la maternité à minuit. L’agitation s’est fait la malle et le silence se prépare pour ce que les corps ont prévu d’offrir à la nature.
Un monitoring, des contractions non douloureuses, anarchiques, espacées.Vous venez de loin, vous allez dormir ici, on refera un point demain matin…
Il n’y a plus personne dans les couloirs, les autres gens semblent avoir disparus comme pour laisser de la place. Premières contractions légèrement douloureuses, plus rapprochées. Je longe les couloirs et le silence, je m’appuie sur les murs et je regarde les étoiles avec des larmes au bord des yeux.
Je me sens prête à m’offrir au tumulte de la nuit. Parce que c’est la nuit qui a choisi. Ce sont les étoiles qui ont choisi et moi, je dis oui alors.
Viens, on s’en fout. On monte dans la chambre, c’est moi qui accouche ce soir.
On y invente notre espace, on y invente notre nuit. Des boules de lumière et une huile de massage confectionnée par mes soins avec quelques huiles essentielles, des fruits secs, de l’eau… Tais-toi la vie, la nuit a décidé de te célébrer aujourd’hui. Michel Odent l’a dit, taisez-vous les gens, éteignez les lumières, accueillez la léthargie pour aider la mère en devenir et l’enfant en chemin. Arrêtez le temps, un instant, pour que la femme, merveilleuse femme, accueille le tumulte, accueille la tempête et marche avec elle pour vivre le ressac de la naissance.
Je pense à Michel Odent. Je pense à nous. A mon bébé. Sur le ballon, sur le lit, penchée en avant, je prends chaque contraction comme un nouveau pas vers la révolte des corps qui décident de célébrer la vie.
La nuit avance à pas feutrés, il est 3 h du matin, je n’entends que quelques bébés qui, ici et là, lancent une plainte au silence et mêlent leurs petits cris à mes gémissements de plus en plus marqués.
Je m’endors. Non, pas de ce sommeil des hormones qui plongent les corps dans une semi-hypnose. Non je dors pour de vrai. Je rêve, même.
Et quand une contraction, plus violente, plus intense vient me chercher par la main pour m’amener avec elle, je suis extirpée de mon sommeil avec violence, je sursaute, je tremble.
Je m’étais égarée en chemin. J’ai été rattrapée sans ménagements.
Autour de moi, rien. Autour de moi, personne. Il dort, lui, puisque jusque là, je ne souhaitais qu’être seule.
Je suis fatiguée, je pense que je ne vais pas y arriver, chéri. Je sais l’énergie que la suite va me demander, je commence à être mal mal mal. seule seule seule.
Je suis si triste. De n’être pas forte. De me sentir si seule tout à coup. D’avoir merdé cette grossesse. Avec tout ce stress et ce bébé qui a failli ne pas vivre. D’être si faible moi, avec ce bébé si fort en moi. Ce bébé qui voulait vivre.
La sage-femme a peut-être entendu la détresse des corps et vient à ma rencontre. Vous ne souhaitiez pas de péridurale, me semble t-il ? C’est ça, mais ça commence à être dur. Je suis fatiguée, je m’endors, je n’arrive plus à me connecter à mon bébé et à mes sensations.. d’ailleurs, une autre contraction arrive…
Perdue.
Elle me montre la voie. Me rassure et dit qu’au stade où j’en suis et au vu de ma manière de gérer les contractions, la voie se profile vers une naissance physiologique. Elle fait de la magie avec ses doigts sur mon sacrum et sa voix sur mes contractions. Elle me prépare un bain aux huiles essentielles de lavande. Elle m’entoure de sa présence maternelle. De sa justesse aussi.
Le bain est prêt pour accueillir mon corps en repos quelques longues minutes. J’avais oublié que l’instant qui précède le chaos est fait d’une accalmie soudaine, que le temps s’arrête pour laisser le sucre et les hormones folles parvenir à nos corps puissants.
J’avais oublié… Je me laisse bercer par l’attention de ces deux femmes si sages et de mon ami qui font couler tour à tour de l’eau tiède sur mon dos.
La révolte des corps a commencé. C’est un peu rapide tout de même, mais voilà c’est le corps qui décide de faire la révolution dans la nuit. Mon corps, il se projette hors du bain, en proie à deux contractions longues longues, puissantes, envahissantes.
De je ne sais où mais quelque part de moi, surgit un son grave que je maintiens en même temps que ces contractions, longtemps longtemps parce que la sage-femme me soutient et me dicte de faire durer ce « ôoo » qui m’effraie par son étrangeté, mais qui me fait tant de bien en même temps. C’est pas que j’ai mal, c’est surtout que ça me remplit toute entière, ça m’écrase, ça me broie, ça m’envahit de partout dans mon corps.
C’est la transe des corps qui dansent.
Me voilà à quatre pattes sur le ballon, une main de sage-femme sur le dos.
Elle est bientôt là, votre fille.
Je pleure. Je pleure presque silencieusement. Elle est bientôt là. Elle est déjà là. Je l’ai tellement senti dans mon corps toute cette grossesse et en même temps, j’ai eu tant de mal à la sentir exister pour de vrai. Avec toute cette vie qui s’est bousculée autour de moi. Avec toute cette vie qui fait d’la merde parfois.
Elle est bientôt là cette petite fille que je promets d’aimer de toutes mes forces. Elle revendique sa naissance, cette petite fille et pousse, pousse à l’entrée de mon bassin. M’envahit. Me fait suffoquer.
J’ai la tête sous l’eau mais les vagues sont toujours rendues à la mer alors j’accueille, j’accueille. Je dis oui. Je dis « oôoo ». Je perds les eaux.
Elle arrive…
Pensez-vous qu’on a le temps d’aller en salle de naissance ? elle dit la sage-femme
Non. Elle arrive. Elle est là.
Oui je la sens, cette petite fille qui avait soif de la vie et des jours qui se lèvent. Le jour se lève timidement et elle, elle veut vivre. Je sens son passage dans mon vagin, je n’ai pas mal, je suis forte, je suis animale. (La gravité et la sagesse des femmes opèrent, lorsqu’on est pas allongée sur le dos, les jambes écartées devant le savoir en blouse blanche).
C’est mon accouchement. C’est notre naissance.
Elle est là… On voit sa tête…
Dedans, dans mon dedans, je me révolte un instant contre ce corps qui semble me déchirer pour naître. L’espace d’un instant, je retiens ce petit corps
Vous êtes en sécurité ici
J’accueille et je ne retiens plus.
(La sage-femme, elle est revenue quelques jours après longtemps longtemps dans ma chambre et elle m’a dit que ce que j’avais vécu là était un réflexe animal commun à toutes les espèces. Lorsqu’une femelle s’apprête à mettre bas, elle sécrète de l’adrénaline qui entraîne une sorte de panique, amenant l’animal à se réfugier dans un lieu protégé des prédateurs). Quand je vous ai dit vous êtes en sécurité ici, vous avez relâché la pression et vous avez accueilli votre fille.
J’accueille et je ne retiens plus
Attrapez-là, elle est là.
Oui elle est là, je vais la chercher entre mes jambes, cette petite fille si petite petite, cette petite fille que mon corps avait peut-être refusé de faire grandir dans mon ventre. On dirait un bébé prématuré. Elle est là, dans mes bras, glissante, les yeux grands ouverts, petite petite, légère légère, je n’y crois pas que c’est vrai tout ça.
Contre moi je la rassemble
Minuscule, elle me regarde avec ses grands yeux noirs. Longtemps elle me regarde.
Bienvenue à la vie, petite Maé.
Célia C.

Vous pouvez retrouver ce billet directement 
sur son site ici

Un grand merci à Célia pour le partage de son témoignage, à la fois si touchant, si puissant, si authentique, si poignant et remplit de tendresse et d'amour... 


Amicalement,
Lauriane 

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